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Transcript of Interviews

Combattre La Prolifération

Entretien de Mohamed ElBaradei par Isabelle Lasserre

(Politique Internationale, La Revue No. 111 - Printemps 2006)

(L'article: Politique Internationale)

Mohamed ElBaradei, qui dirige l´Agence internationale de l´énergie atomique depuis huit ans, a reçu en 2005, avec son organisation, le prix Nobel de la paix. Une consécration pour ce diplomate d´origine égyptienne qui se bat au quotidien contre la prolifération nucléaire, devenue l´un des principaux dangers pour la paix et la sécurité mondiales. Crée en 1957 par les Nations unies, installée à Vienne, l´AIEA avait, à l´origine, deux missions. En premier lieu, empêcher la propagation de l´arme nucléaire, alors concentrée dans les mains de quatre grandes puissances (États-Unis, Grande-Bretagne, URSS et Chine), rejointes en 1960 par la France. Ensuite, mettre l´énergie atomique au service de la paix en proposant une coopération scientifique internationale aux pays candidats à un usage civil du nucléaire. Avec ses 2 300 collaborateurs et ses 200 inspecteurs, l´AIEA supervise aujourd´hui 900 centrales et installations nucléaires dans le monde. Le Conseil des gouverneurs, son organe exécutif, peut saisir le Conseil de sécurité de l´ONU en cas de grave menace pour la paix et la sécurité. Ni les inspections ni les organes decontrôle de l´AIEA n´ont pourtant réussi à freiner la prolifération nucléaire. Celle-ci se développe d´autant plus vite que des pays toujours plus nombreux veulent obtenir la bombe atomique, dans laquelle ils voient à la fois un moyen d´influence et la meilleure protection contre d´éventuelles attaques ennemies.

Mohamed ElBaradei estime que, pour remédier au problème, il faut généraliser l´application du "Protocole additionnel", un document annexe du Traité de non-prolifération (TNP). Signé en 1995, adopté par une centaine d´États, ce texte prévoit des inspections renforcées et inopinées sur le sol des pays soupçonnés de dissimuler des installations clandestines destinées à permettre une utilisation militaire du nucléaire.

Depuis son entrée en fonctions, le directeur de l´AIEA a toujours déconseillé l´utilisation de la force, qu´il juge contre-productive. Ses positions modérées vis-à-vis de l´Irak, puis de l´Iran, lui ont valu les foudres de l´administration américaine. Celle-ci a même tenté de s´opposer à ce qu´il brigue un troisième mandat en novembre 2005. En février 2003, au plus fort de la crise irakienne, El Baradei s´est, en effet, ouvertement opposé aux États-Unis. Il a vivement critiqué la décision de lancer une intervention militaire alors qu´aucun élément ne prouvait, selon lui, l´existence d´armes de destruction massive dans l´Irak de Saddam Hussein.

Après l´Irak, sans avoir eu le temps de souffler, l´AIEA a dû affronter la crise iranienne. Téhéran est depuis longtemps suspecté de vouloir se doter clandestinement de l´arme suprême. L´agence s´est d´abord employée à désamorcer les tensions en maintenant le contact avec le régime des mollahs et en soutenant l´option de la négociation (qui était celle choisie par l´Union européenne). Sans succès. L´Iran du président Ahmadinejad est aujourd´hui devenu le problème numéro un de l´AIEA et de son directeur. Le refus de Téhéran de se plier aux exigences de l´agence et d´accepter la solution de compromis proposée par Moscou a contraint le Conseil des gouverneurs à transmettre, en mars de cette année, le dossier au Conseil de sécurité de l´ONU à New York. Une nouvelle étape qui ouvre la voie à une action des Nations unies contre l´Iran.

Cet entretien avec Mohamed ElBaradeï, qui n´accorde d´interviews qu´au compte-gouttes, a été réalisé au plus fort de la crise iranienne...

LASSERRE: Quels sont, selon vous, les plus grands dangers actuels en matière de prolifération nucléaire?

ELBARADEI: La plus grande menace provient de l´absence d´un système de sécurité collective efficace. Tous les problèmes découlent de là. Les Nations unies laissent aux organisations régionales le soin de maintenir ou de restaurer la paix et la sécurité. Or ce principe est inopérant, on a pu le constater à plusieurs reprises... Quant au Conseil de sécurité, c´est un organe dont l´action est largement dépendante de la situation géopolitique. Avec le chaos qui règne aujourd´hui sur la planète, les zones d´insécurité se multiplient, spécialement en Asie du Sud et au Proche-Orient. De nombreux pays ont la tentation de développer des armes de destruction massive ou une capacité nucléaire. Pourquoi? Parce que ces pays - surtout ceux d´entre eux qui se sentent isolés - estiment que les ADM peuvent leur servir de bouclier contre d´éventuelles attaques. Ils ont tiré les enseignements des cas de la Corée du Nord et de l´Irak. Le régime nord-coréen, qui possède l´arme nucléaire, n´a pas été attaqué par les Américains; en revanche, celui de Saddam, qui ne la possédait pas, a subi une intervention militaire... D´autres États considèrent que la possession de l´arme nucléaire permettrait de renforcer leur influence extérieure. Ils constatent que toutes les grandes puissances détiennent la bombe. Les cinq membres permanents du Conseil de sécurité ne sont-ils pas précisément les cinq premiers pays à avoir obtenu la maîtrise du nucléaire? J´ajoute que, grâce à l´arme atomique, l´Inde et le Pakistan sont devenus, eux aussi, des acteurs majeurs sur la scène internationale. Bref, deux raisons principales incitent des États à développer l´arme nucléaire : l´insécurité au sens global du terme ; et l´attrait qu´exerce le statut d´autres pays. Cette soif de nucléarisation fait peser une lourde menace sur l´humanité.

LASSERRE: En quoi cette menace est-elle plus grave aujourd´hui qu´il y a cinq ans, par exemple?

ELBARADEI: La situation est plus dangereuse parce que la prolifération des technologies nucléaires s´est significativement aggravée. Le système de contrôle des exportations1/, qui a longtemps permis de juguler la prolifération, ne fonctionne plus. Tout simplement parce que de nombreux pays disposent à présent des infrastructures industrielles indispensables pour enrichir l´uranium et fabriquer l´arme nucléaire. Avant, il était très compliqué d´accéder au savoir-faire nécessaire; mais, ces dernières années, les technologies sont sorties de leur cage: elles circulent même, désormais, sur des CD-Rom. Aujourd´hui, un attentat nucléaire n´est plus impossible. Plus les technologies se répandent sur le globe, plus le risque augmente de voir des groupes terroristes, et pas seulement des États, s´emparer de cette arme terrible. Ce serait un cauchemar. Car si ces groupes possèdent une telle bombe, il est certain qu´ils l´utiliseront. Le principe de dissuasion nucléaire ne fonctionne pas avec de tels acteurs, ne serait-ce que parce qu´on ne saurait pas vers quelle cible diriger la riposte. De toute façon, ils ne craignent pas de mourir. On a bien vu le 11 septembre 2001 qu´ils étaient prêts à sacrifier leur vie au nom de leur "sainte cause". Mais on aurait tort de les assimiler à des fanatiques incultes: ces mouvements sont devenus très sophistiqués et ont à leur tête des hommes cultivés et intelligents... ce qui les rend encore plus dangereux! La preuve: ces dernières années, ils ont tenté à plusieurs reprises d´acquérir des technologies nucléaires. Les terroristes se trouvent généralement dans l´illégalité, ce qui complique leur action. Mais, dans de nombreux pays, des leaders ultra-radicaux pourraient bientôt parvenir au pouvoir. Songez seulement à ce qui se produirait si des extrémistes se retrouvaient à la tête d´un État doté de l´arme nucléaire ou des capacités de la fabriquer! Il y a vraiment de quoi être inquiet...

LASSERRE: Si le système de contrôle des exportations ne fonctionne plus, comment peut-on agir contre la prolifération?

ELBARADEI: En traitant le problème à sa source. Et l´origine du problème, c´est la pauvreté. Pensez que 40 % des habitants de la planète vivent avec deux dollars par jour! Ce n´est pas le fruit du hasard si les pays désireux de développer l´arme nucléaire appartiennent à des régions miséreuses. Dans ces zones, les sentiments d´injustice et d´humiliation vis-à-vis de l´extérieur sont très puissants ; les droits de l´homme sont régulièrement violés; et la bonne gouvernance n´est qu´une chimère. C´est un terreau fertile pour l´extrémisme. Regardons les choses en face: aujourd´hui, la plupart des risques proviennent du monde arabe et musulman. Les musulmans ont l´impression d´être persécutés sur toute la planète. Et il faut reconnaître que les faits leur donnent raison, au moins en partie! Prenez l´Irak, la Tchétchénie, les territoires palestiniens, l´Afghanistan, le Cachemire: partout où des hommes meurent dans le monde, c´est dans des pays d´islam. La plupart des gens n´ont pas la capacité d´analyser les véritables raisons de cet état de fait. Ils ne réalisent pas que les choses sont plus compliquées qu´elles paraissent. Ils croient donc qu´une sorte de croisade est menée contre le monde musulman. De plus, ils ne sont pas aidés par leurs gouvernements. Ces derniers sont généralement peu représentatifs de leur peuple et abusent de la répression. Tout cela nourrit le radicalisme, et ce radicalisme ne cesse de gagner du terrain. Les exemples pullulent: il y a quelques années, l´Algérie était à feu et à sang; aujourd´hui, un peu partout au Moyen-Orient, les extrémistes tentent de s´emparer du pouvoir; le fondamentalisme islamique radical se développe au Pakistan... Et ce ne sont là que quelques cas parmi d´autres. C´est ce contexte qui provoque la hausse de la prolifération. Comment pouvons-nous nous y opposer? À l´AIEA, nous ne faisons que du colmatage, notamment avec nos inspections. Nous appliquons des pansements locaux en essayant de contrôler l´accès à l´enrichissement. Nous veillons à ce que le barrage ne cède pas. Mais notre action ne peut suffire. Je le répète: il est indispensable de traiter le problème en amont. Il faut retourner aux principes de base, se demander dans quel monde nous voulons vivre et quel type de système de sécurité nous aimerions construire.

LASSERRE: Avez-vous l´impression d´être entendu?

ELBARADEI: À vrai dire, pas tellement. Je constate que personne ne fait vraiment d´efforts pour aller vers un système différent, un système qui ne soit pas basé sur les armes nucléaires. Tous les dirigeants concernés disent ouvertement que la survie de leurs États dépend de cet outil. De nombreux pays continuent de fonder leur politique sur le principe de la dissuasion nucléaire. Surtout les pays riches. Peu d´entre eux manifestent la volonté de renoncer à la bombe. Bien au contraire! Certains veulent même adapter l´arme nucléaire au monde nouveau et créer des "mini nukes"2/, avec une doctrine d´emploi. Dans le même temps, tous les leaders, ou presque, admettent que la prolifération nucléaire est la pire menace qui pèse sur le monde et promettent de rendre ce monde plus sûr. Il y a une contradiction évidente entre la perception du danger et les moyens alloués à l´AIEA. C´est peu dire que la préoccupation internationale ne se traduit pas au niveau financier: notre budget s´élève à seulement 120 millions de dollars. 120 millions de dollars pour rendre la Terre entière plus sûre!

LASSERRE: Quels sont les pays qui représentent un réel danger et pourquoi?

ELBARADEI: Il y a différents scénarios pessimistes impliquant tel ou tel pays. La Corée du Nord, qui possède l´arme nucléaire, représente un risque réel de dissémination technologique. L´Iran, lui, pourrait bien, s´il se sent le dos au mur, développer au-delà du tolérable ses capacités nucléaires. Avec le Pakistan, qui est déjà une puissance nucléaire, le principal danger est de voir des extrémistes y prendre le pouvoir. Et ce ne sont pas les seules menaces. Imaginez que du matériel nucléaire insuffisamment contrôlé - comme c´est le cas dans certaines parties de l´ex-URSS - soit dérobé! Enfin, n´oublions pas qu´il est toujours possible que l´arme nucléaire soit employée accidentellement...

LASSERRE: Vous appelez régulièrement les grands de ce monde à négocier avec les États désireux de se doter de l´arme nucléaire. Mais la force n´est-elle pas parfois plus efficace que la diplomatie?

ELBARADEI: Non. Les solutions négociées ont toujours des effets plus durables que les solutions imposées. C´est une évidence. Seule une issue acceptée sans contrainte par toutes les parties concernées a des chances de durer. L´emploi de la force ne fait, au mieux, que reculer le problème. Vous voulez un exemple? L´attaque israélienne contre un réacteur nucléaire en Irak en 19813/. Quelles en ont été les conséquences? Eh bien, Saddam a enterré ses installations nucléaires. Et il a déployé un effort massif pour tenter de développer des armes nucléaires - mais, cette fois, sous terre. Bien sûr, on ignore si cette étape avait, ou non, été prévue avant l´attaque israélienne. Ce qui est sûr, en tout cas, c´est que c´est arrivé immédiatement à la suite du bombardement d´Osirak.

LASSERRE: Le régime des mollahs en place à Téhéran ne semble pourtant pas capable d´entendre un autre langage que celui de la force...

ELBARADEI: En Iran, une solution militaire ne ferait qu´aggraver la situation. N´oubliez pas que toute attaque extérieure exalte la fierté nationale. En cas d´emploi de la force, ce serait dix fois pire qu´aujourd´hui: toute la population se rangerait derrière le gouvernement. Du coup, l´arme nucléaire deviendrait un projet national auquel chaque Iranien adhérerait. C´est pourquoi j´estime qu´il ne peut pas y avoir de solution militaire au problème iranien. Dans tout désaccord, il faut se mettre à la place de ses interlocuteurs afin de comprendre d´où vient le problème. Pourquoi l´Iran souhaite-t-il se doter de l´arme nucléaire, alors que le Danemark, lui, ne le souhaite pas? La réponse est évidente: parce que ce dernier, à la différence de l´Iran, n´a pas de problèmes de sécurité et qu´il ne se sent ni menacé ni isolé. Si l´on ne comprend pas les raisons qui incitent les dirigeants de Téhéran à rêver de la bombe, on ne pourra jamais les convaincre de renoncer à ce projet.

LASSERRE: Mais peut-on vraiment discuter avec un tel régime?

ELBARADEI: Je vais être très clair: le nucléaire progresse, et la priorité des priorités est de tout faire pour prévenir la dévastation générale qui résulterait de l´emploi de cette arme terrible. Dans ce contexte, j´estime que les controverses sur les droits de l´homme et la bonne gouvernance sont un luxe que nous ne pouvons pas toujours nous permettre. Ce serait même une erreur colossale de refuser de négocier avec les Iraniens à cause de la nature de leur système. Que l´on apprécie ce régime ou non, c´est lui qui est en place. Il faut donc s´asseoir autour d´une table de négociations et parvenir à une solution qui satisfera toutes les parties.

LASSERRE: Quelle solution voyez-vous pour l´Iran?

ELBARADEI: Les Iraniens reviendront à la raison le jour où ils penseront ne plus avoir besoin de développer l´arme atomique. La même prédiction vaut, d´ailleurs, pour la Corée du Nord. Les négociations actuellement conduites avec Pyongyang4/, qui lui proposent de renoncer à l´usage militaire du nucléaire en échange d´assurances dans les domaines sécuritaire et économique, sont la bonne solution. Les sanctions, en revanche, ne font que décaler les problèmes sans les résoudre. C´est pourquoi j´estime qu´il ne faut pas isoler l´Iran mais, bien au contraire, le réintégrer à la communauté internationale. Que veut Téhéran? Des garanties en matière de sécurité; la reconnaissance de son rôle en tant que puissance régionale; et des échanges commerciaux avec l´Occident. Il n´y a là rien d´insurmontable! Si nous voulons convaincre les Iraniens, nous devons en passer par là. Le refus de dialoguer ne mène nulle part. La politique d´isolement est inefficace. Encore une fois, le cas nord-coréen en offre un excellent exemple: la politique de confrontation menée pendant vingt ans a sans doute accéléré la marche de ce pays vers le statut de puissance nucléaire. Ce qui ne veut pas dire qu´il ne faut pas utiliser la pression. En diplomatie, il faut manier la carotte et le bâton. Mais toujours en paroles... Je le répète: la seule solution pour endiguer la prolifération nucléaire, c´est de faire en sorte que ceux qui estiment avoir besoin de l´arme atomique décident d´eux-mêmes que ce n´est plus nécessaire.

LASSERRE: Concrètement, comment gérer le cas iranien?

ELBARADEI: C´est une question très difficile. Il existe différentes opinions à cet égard. Les Iraniens, les Américains et les Européens ont tous leur propre avis. Pour ma part, j´estime qu´il est indispensable d´élaborer une stratégie cohérente qui permette à Téhéran d´obtenir la maîtrise de l´énergie nucléaire, mais à la condition expresse que la communauté internationale ait la certitude que cette énergie sera employée à des fins exclusivement pacifiques. Pour y parvenir, il faut plus de transparence de la part de l´Iran. Ce qui est certain, c´est que nous ne pouvons pas continuer ainsi plus longtemps. Le Conseil de sécurité peut faire pression sur Téhéran, mais ce n´est pas la solution.

LASSERRE: Toujours en matière nucléaire, les succès obtenus par la communauté internationale en Libye, en Afrique du Sud ou encore au Brésil5/ peuvent-ils être reproduits aujourd´hui? Si oui, dans quels pays, et comment?

ELBARADEI: Chaque situation est particulière. Ce qu´il faut comprendre, c´est que les succès enregistrés au Brésil ou en Argentine ont été rendus possibles par l´avènement de gouvernements démocratiques dans ces deux pays, et non pas grâce à une pression extérieure. De la même manière, en Afrique du Sud, le passage d´un régime d´apartheid à un régime issu de la majorité a été une métamorphose majeure. À l´instar des Brésiliens et des Argentins, les Sud-Africains ont alors radicalement redéfini leur doctrine de sécurité. Leur abandon de la quête de l´arme nucléaire n´est donc pas dû à la contrainte exercée par d´autres pays, mais à leur évolution interne. Quant à la Libye, elle a fini par comprendre qu´elle ne subissait aucune menace particulière et qu´il était contre-productif de poursuivre un programme nucléaire qui la maintenait au ban de la communauté internationale. Par ailleurs, Tripoli avait besoin de se réconcilier avec l´Occident, notamment pour attirer les investissements et faire fructifier son gros potentiel pétrolier et touristique. Or ce rapprochement avec l´Ouest impliquait que Mouammar Kadhafi renonce aux ADM. Ici aussi, donc, le changement a été possible grâce à une évolution politique intérieure.

LASSERRE: Vous ne croyez donc pas à l´efficacité des sanctions?

ELBARADEI: Au risque de me répéter, je pense que les sanctions ne doivent être employées qu´en désespoir de cause, lorsque toutes les autres options ont échoué. Et, de toute façon, elles ne doivent pas avoir un caractère permanent. Pour vous dire le fond de ma pensée, j´estime que les sanctions ne marchent jamais. Je ne me souviens d´aucun pays qui ait obéi à la communauté internationale après avoir été soumis à un embargo. Pour une raison simple: les sanctions frappent les peuples, pas les gouvernements. Le principe de sanctions imposées par les Nations unies, qui fut adopté en 19456/, reposait, en fait, sur une vision idéaliste des relations internationales. On partait du principe que, grâce à cette punition, les gouvernements seraient fragilisés et que les peuples pourraient les renverser. Or, chaque fois, c´est l´inverse qui s´est produit ! Dans un pays soumis à l´ostracisme international, la population souffre tandis que le régime, lui, s´enrichit. On l´a bien vu avec l´Irak de Saddam Hussein. À ce sujet, je suis furieux des conclusions du document final du sommet des chefs d´État et de gouvernement de New York7/. Ce document était vide et plat, il ne contenait aucune proposition concrète. Le problème des ADM et du désarmement n´a pas été évoqué, comme s´il n´existait pas. Ce sommet a été, en réalité, le sommet du cynisme!

LASSERRE: Les affirmations de l´administration Bush à propos de la présence d´ADM en Irak ont-elles eu des conséquences négatives sur vos missions?

ELBARADEI: Au contraire, elles nous ont permis de gagner en crédibilité. Car nous avons eu raison. Il a été indirectement prouvé que le système de vérification pouvait fonctionner et être crédible.

LASSERRE: L´axiome qui prétend qu´un régime qui se dote d´armes nucléaires devient raisonnable est-il toujours valable?

ELBARADEI: Jusqu´à ce que l´on découvre qu´il est faux, oui... Le problème, aujourd´hui, c´est que les régimes susceptibles d´acquérir l´arme nucléaire sont souvent les mêmes que ceux qui risquent de se retrouver sous la férule d´un gouvernement radical. Et il est extrêmement difficile de prévoir ce que des groupes extrémistes qui s´empareraient du pouvoir ici ou là feraient de la bombe atomique.

LASSERRE: Comment voyez-vous le monde dans vingt ans?

ELBARADEI: Je ne suis pas optimiste. Le fossé ne cesse de se creuser entre les riches et les pauvres, tandis que le système de sécurité est friable. Au cours des dix dernières années, neuf millions de personnes sont décédées de mort violente en Afrique subsaharienne, mais on n´en parle pas. Comme si l´on trouvait normal que les pauvres meurent. Et après, on est surpris par la montée des extrémismes! Encore une fois, je proclame que c´est l´aliénation qui développe le radicalisme, c´est elle qui rend les gens fous. Il reste un immense travail à accomplir. Ce travail est d´autant plus nécessaire que le progrès technique a rendu envisageable, hélas, l´anéantissement de toute forme de vie sur Terre ! Dans le passé, certaines guerres ont duré cent ans; mais si une grande guerre éclatait demain, ce serait la fin de la civilisation. Il faut tout faire, dès maintenant, pour éviter un tel scénario catastrophe. Nous reste-t-il assez de sagesse et de lucidité pour éviter le pire? Toute la question est là.


1/ Il s´agit du NSG (Nuclear Suppliers Group) crée en 1974 suite au premier essai nucléaire de l´Inde.

2/ L´apparition de nouvelles menaces, couplée aux récents progrès technologiques, a conduit les stratèges militaires à s´interroger sur la pertinence d´utiliser une nouvelle arme nucléaire, plus petite et plus précise, pour lutter contre les groupes terroristes transnationaux comme Al-Qaida. De petits missiles nucléaires, sur lesquels les militaires américains planchent depuis 2002, permettraient, en théorie, d´atteindre les installations sensibles ou stratégiques des groupes terroristes lorsqu´elles sont installées sous terre ou dans des bunkers.

3/ Allusion au raid mené par l´aviation israélienne en juin 1981 contre le réacteur nucléaire irakien "Osirak" de Tammouz, une centrale nucléaire construite avec l´aide de la France près de Bagdad.

4/ Les pourparlers à six (États-Unis, Chine, Japon, Russie et les deux Corées) sur la Corée du Nord ont débouché sur un accord de principe aux termes duquel Pyongyang se dit prêt à renoncer à son programme nucléaire en échange d´une aide énergétique et de garanties de sécurité.

5/ La Libye a renoncé volontairement à son programme nucléaire en décembre 2003. Le Brésil et l´Argentine avaient fait de même au milieu des années 1990. Quant à l´Afrique du Sud, elle a démantelé ses armes nucléaires en 1993.

6/ La charte de l´ONU a été élaborée en 1945 à San Francisco par les alliés vainqueurs de la Seconde Guerre mondiale. Le fonctionnement du Conseil de sécurité, qui reflète les rapports de forces de l´immédiat après-guerre, n´a pas été modifié depuis. Il reste le seul organe de l´ONU dont les résolutions s´imposent, légalement, à tous les États membres. Il peut faire respecter ses décisions en imposant des sanctions.

7/ Le sommet de l´ONU de septembre 2005 s´est achevé sur un bilan décevant. La déclaration finale adoptée par les quelque 150 chefs d´État et de gouvernement réunis à New York est restée très en deçà des ambitions initiales. Elle n´a fait aucune référence au désarmement et à la non-prolifération.